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26/03/2011

Dialogue avec "L'Antechrist" (II)

Par Télémax

Précédemment nous avons vu en quoi la philosophie morale de Frédéric Nietzsche est un miroir aux alouettes ; la nostalgie de la civilisation répond d'abord chez le moraliste prussien à un dérèglement de sa « libido » personnelle. La soif de puissance, tour d'esprit d'ailleurs plus féminin que masculin, est la pente d'âmes affaiblies ou mélancoliques ; elle revient à poursuivre la santé comme une fin en soi et à l'envisager sous l'angle épuré et naïf du « bonheur » ; comme seule la mort peut satisfaire parfaitement le désir, une telle physiologie se dirigera inconsciemment vers elle. La mort est en effet la solution finale du désir, tout comme elle le détermine en tant que menace. Comme un tel a pu dire : « L'Etat, c'est moi ! », Nietzsche pourrait décréter : « La civilisation/modernité, c'est moi ! », se définissant ainsi comme un pur fantasme, une hostie. (...)


(...) Au service de la démagogie nazie, c'est exactement le même discours, dont le seul intérêt, historiquement, est de permettre de comprendre l'adhésion de l'Allemagne au discours fachiste, en raison de la crise économique dont elle se relève tout juste. La seule vérité du discours de Nietzsche est que l'anarchie (ça tombe sous le sens), comme le judaïsme (fondé sur la négation de la loi morale naturelle), comme le christianisme (amoral ou immoral selon saint Paul et le « Tu ne jugeras pas, si tu ne veux toi-même être jugé »), sont étrangers à l'idée ou à la volonté de civilisation, quoi que le christianisme ou l'anarchie ont souvent été détournés dans ce sens. La « loi morale naturelle » est ainsi représentée dans le judaïsme par le « veau d'or », symbole de fécondité païen. Pour le reste, le discours de Nietzsche, à l'opposé de celui de Karl Marx, n'a aucune consistance historique ou scientifique.

La chute rapide de la « civilisation nazie rénovée » est même une preuve historique de l'erreur du diagnostic de Nietz-sche selon lequel l'anarchie, le judaïsme ou le christianisme sont les principaux ferments de décomposition de la civilisation ou de la société. Demeure obscur dans la psychologie de Nietzsche le fait que le judaïsme marque une étape vers l'individualisme ; et que l'anarchie ou le christianisme vont encore plus loin dans ce sens. Il n'est pas certain que l'antichrist Nietzsche n'aurait pas admis son erreur, à la lumière des guerres du XXe siècle qui ont vu la déroute fulgurante du régime nazi, populisme en principe dirigé contre la morale utilitaire capitaliste. Car la sincérité n'est pas ce qui fait défaut à Nietzsche ; plus exactement, c'est en visant la pureté morale que Nietzsche, voulant se renforcer, s'affaiblit, délaissant la proie du butin pour l'ombre de la « modernité ». Typique le raisonnement de Nietzsche du discours réactionnaire libéral, de la Révolution française jusqu'à Mai 68, en passant par le nazisme. Il n'est pas inutile de comprendre pourquoi il est faux, car cette conception mystique de la morale selon Nietzsche, persistante, est propice aux élites libérales qui savent s'affranchir avec allégresse de sa pureté, menant ainsi les veaux à l'abattoir. Il est logique que l'invective des élites soit dirigée plutôt contre Céline, quand le consensus règne autour de Nietzsche, de P. Sollers à Jean-Luc Marion en passant par M. Onfray, M. Polac, tous les parfums plus ou moins frelatés du grand banditisme intellectuel libéral étant représentés. Le problème de Nietzsche est donc moral. Plus exactement, il tient à une articulation entre la biologie et la psychologie des plus saugrenues, aussi peu expérimentale que l'idée du cou de la girafe qui s'allonge pour pouvoir brouter les feuilles de l'arbre (Lamarck) et qui trahit le même préjugé volontariste, adjoint à la fonction pratique, centrale dans l'idée de modernisation. Contre la démonstration du britannique Spencer que la morale a une vocation exclusivement pratique, autrement dit qu'elle est entièrement dévolue au principe d'organisation sociale, Nietzsche forge une théorie de la volonté pure, vide de sens concret, puisque négligeant toutes les différences biologiques essentielles entre l'homme et l'animal, qui s'impose peu à peu comme le modèle le plus concret de cette volonté pure. Même en posant le principe que la morale ou l'homme sont issus de l'animal, en quoi Nietzsche ne fournit aucune preuve biologique, il faudrait encore reconnaître que la morale humaine sort renforcée de l'hypocrisie sociale, donc en perdant de sa pureté. Nietzsche raisonne comme le violeur qui justifierait son larcin par le fait que le mariage est une hypocrisie, et répèterait ainsi le rapt ou le viol entériné ensuite par le droit ou la morale, afin d'une meilleure organisation. La théorie de l'inconscient est une théorie du droit purifié du forfait qui fonde la société. La généalogie fachiste de la morale, de fait, est contraire au mythe juif de la Genèse, qui souligne le néant ou la chute, la division, l'affaiblissement physique même, dû à la morale, la corruption qu'elle introduit dans le monde. Mythe dont on trouve des équivalents chez les Grecs. Ici, on peut se demander si ce n'est pas le désir de purification de la morale qui préside à l'idée évolutionniste, dans la mesure où prêter à l'homme des origines animales est le seul procédé pour concevoir la morale pure, et la quête des besoins et désirs humains, du « bonheur », comme un but spirituel, en occultant tout le pan de compétition sanglante qui se déroule en coulisses. La morale de Nietzsche est celle du barbare nazi, mais c'est aussi celle qui convient le mieux à une élite républicaine ou libérale afin d'imposer au plus grand nombre son régime de guerre économique larvée, en faisant miroiter la carotte d'un désir ou d'un bonheur narcissique niaiseux. Ce régime de vieillards n'a d'ailleurs rien à craindre de l'anarchie ou du christianisme, étant donné qu'il est déjà largement comateux, si ce n'est mort.

Seule menace pour cette morale et ses derniers souteneurs : même pas la mort physique, à laquelle ils n'ont de cesse de se préparer. Non, plutôt la désillusion religieuse, comme une gueule de bois, dès lors que le pacte social libéral, déjà largement menacé, aura perdu toute fin utile. De choses plus spirituelles, il ne peut être question ici, puisque le volontarisme à courir après le bonheur, comme un cobaye en cage, a pour principal but d'en dissuader, sur le mode paysan : « Un « tiens ! » vaut mieux que deux « tu l'auras ! » ; ce, bien que le bonheur repose entièrement sur la promesse que le politicien fait à ses électeurs, ou celles, croisées, des tourtereaux, grands conquérants de l'infini.


15:33 Publié dans Fauchon la Culture ! | Lien permanent | Commentaires (2) | | |

Commentaires

Dites, avez-vous vraiment lu Nietzsche ? Je parle de ses ouvrages, pas de "la volonté de puissance", écrit en son nom par sa sœur, qu'il qualifiait au passage de "vermine venimeuse" en raison de ses idées politiques.

Je pense que vous vous aviez lu attentivement Nietzsche, notamment Ecce Homo, et Par delà Bien et Mal, vous vous seriez rendu compte qu'il n'y a pas que les religions qui sont un facteurs de décadence.
Il y a aussi le socialisme, et le nationalisme. Ça fait pas tilt ?

Nietzsche n'a aucune erreur à admettre : il avait prédit l'échec du nationalisme, et longtemps avant la montée en puissance du parti social-nationaliste Allemand, il crachait déjà dessus.


Vous parlez même d'une "morale Nietzschéenne" !! Bravo ; c'est le contre-sens le plus complet qu'il m'ait été donné de lire.
L'oeuvre de Nietzsche est Amorale. Elle se contente de remonter aux origines de la morale (origine qui n'est pas animale selon lui !!).
Et il ne prône nulle part de n'avoir aucune morale : il prône le fait d'avoir conscience de l'origine et du fonctionnement de notre morale, et de devenir capable de créer nos propres valeurs, donc notre propre morale.

Enfin bref : c'est totalement inutile ; autant vous recopier ses bouquins.

Le plus gros problème de la philosophie (et de Nietzsche en particulier car il est difficile à lire), ce sont les gens qui ne la lisent pas. Mais qui veulent quand même en parler !!

Écrit par : Ryuujin | 22/04/2011

- Mon ouvrage préféré de Nietzsche est "L'Antéchrist" ; c'est un pamphlet assez cohérent où il souligne une vérité que les chrétiens libéraux s'efforcent d'occulter : le chrétien, l'anarchiste et le juif sont antisociaux, même si en ce qui concerne le judaïsme c'est plus difficile à comprendre. Il n'y a pas de société ni de civilisation qui ne soit fondée sur un code moral.
- Sur le plan historique Nietzsche ne vaut rien, contrairement à Marx qui relève la tendance des civilisations ou du corps social à l'autodestruction.
- D'autres ouvrages plus philologiques ou érudits, sur la naissance de la tragédie grecque, par exemple, ne valent rien. Comme les trois-quarts des philosophes allemands, Nietzsche amalgame les Grecs et les Romains, et qu'il y a chez les Grecs notamment une tendance antisociale marquée. Aristote par exemple situe la morale et la politique au niveau de l'animalité.
- Vous réagissez exactement comme les théoriciens libéraux ou capitalistes qui nient l'aspect moral de leur idéologie physiocratique, alors même que l'économie capitaliste imprime son mouvement à la planète entière, jusqu'aux comportements les plus intimes. Vous le niez parce que vous refusez d'admettre comme Nietzsche que la morale n'a rien de pur ou de transcendantal, elle ne fait que donner force de loi à un rapport de forces. La religion dionysiaque de Nietzsche n'est en réalité qu'une religion de propriétaires. Aussi consensuel Nietzsche aujourd'hui, que Marx ou Shakespeare demeurent subversifs. Trouvez chez Nietzsche une remise en cause de l'argent, et alors vous pourrez dire qu'il n'est pas moral. Toute remise en cause du pouvoir ou de la puissance publique qui ne comporte pas une critique du rapport monétaire n'est que tartufferie.

Écrit par : Télémax | 23/04/2011

Les commentaires sont fermés.

 
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