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26/03/2011

Dialogue avec "L'Antechrist" (I)

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Par Télémax

« Le parallèle entre le système hitlérien et la Rome antique serait incomplet s'il se limitait aux méthodes de la politique extérieure. Il peut s'étendre au-delà ; il peut s'étendre à l'esprit des deux nations. Tout d'abord, la vertu propre de Rome était la même qui d'un certain point de vue met l'Allemagne du XXe siècle au-dessus des autres nations, à savoir l'ordre, la méthode, la discipline et l'endurance, l'obstination, la conscience apportées au travail. La supériorité des armes romaines était due avant tout à l'aptitude exceptionnelle des soldats romains aux travaux ennuyeux et pénibles (...).


 


Tant que la machine de l'Empire resta intacte, aucune fantaisie de la part des empereurs ne put en compromettre le fonctionnement efficace. Dans cet ordre de vertu, Rome a mérité les louanges ; mais elles doivent se borner là.

L'inhumanité était générale dans les esprits et dans les mœurs. Dans la littérature latine on trouve peu de paroles qui rendent un véritable son d'humanité, tandis qu'on en trouve tant dans Homère, Eschyle, Sophocle et les prosateurs grecs (...)» Simone Weil

Cette comparaison entre Rome et le régime nazi permet de caractériser Simone Weil comme l'anti-Nietzsche. Je cite le moraliste polonais à son tour :

« On peut faire une assimilation parfaite entre le chrétien et l'anarchiste : leur but, leur instinct, c'est seulement la destruction. (...) Le chrétien et l'anarchiste : tous deux décadents, tous deux incapables d'agir autrement qu'en dissolvant, en empoisonnant, en rabougrissant, en suçant le sang, tous deux avec l'instinct de haine à mort contre tout ce qui se tient debout, se dresse dans sa grandeur, a de la durée, promet de l'avenir à la vie... Le christianisme a été le vampire de l'empire romain. (...) » (L'Antéchrist, 1895)

Dans l'édition Flammarion que j'ai entre les mains, il faut dire que c'est une merveille d'hypocrisie la manière dont le traducteur et commentateur, Eric Blondel, contourne le problème de l'expression par Nietzsche des valeurs nationales-socialistes que sont le culte des héros, le millénarisme (séculier), la volonté de puissance, le goût de la « culture », vocable républicain pour désigner la religion, l'élitisme appuyé sur la médiocrité, sans oublier le darwinisme social. Qu'aurait pensé Nietzsche de tous les démocrates-chrétiens qui, aujourd'hui, lui tressent des couronnes de laurier, l'auguste Jean-Paul Marion en tête ? Peut-être aurait-il dû reconnaître son oubli de la contribution de l'hypocrisie et de l'opacité des comptes à la puissance des nations. Erreur qui fut celle-là même commise par le régime nazi. Le Capital se montre habile à se servir de la pensée réactionnaire comme d'une avant-garde. Y compris et surtout lors du processus de métamorphose révolutionnaire.

Le darwinisme permet non seulement de comprendre la compatibilité du national-socialisme avec la philosophie morale libérale, mais aussi le rôle de « loi naturelle » déterminant qu'il joue, le choc inévitable entre le régime de droit darwinien et la loi naturelle islamique, moins anthropologique.

Aucun édifice juridique ne peut se passer d'un principe légal mystique tel que le droit naturel, depuis l'Antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, afin de légitimer l'édifice et renforcer son caractère coercitif. Précisons pour mieux comprendre le rôle du darwinisme, que l'élaboration de la loi naturelle est vers quoi convergent tous les arts dits « anthropologiques », à commencer par la géométrie et l'algèbre.

En effet le caractère divin des éléments naturels, pleinement assumé dans les religions théocratiques antiques, bien qu'artificieux, ce que laisse entrevoir la sacralisation de la fonc-tion publique, parée d'attributs mystiques, s'est effacé au cours des siècles à mesure que l'anthropologie a évolué vers un raffinement toujours plus grand (même les rituels maçonniques inspirés de l'animisme égyptien paraissent aujourd'hui ringards).

La loi naturelle darwinienne est adaptée à la nouvelle structure de droit identitaire ou existentialiste, notamment en Occident, ou peu d'individus sont consciemment disposés à se sacrifier au profit du corps social tout entier. Une certaine forme d'anarchie, insuffisante car le produit de l'abondance de biens en Occident, se situe à ce niveau, a contrario du sacrifice auquel l'esclave chinois est disposé de sa vie sur l'autel d'un futur abscons et desservi par un clergé dont les dents rayent le parquet.

Nietzsche est par conséquent fondé à dire les chrétiens ou les anarchistes, voire les juifs, insoumis à la puissance publique et à ses effets ; encore une fois, le judaïsme (non pas le sionisme), s'appuie sur le genre viril, et la société n'admet pas cette position, bien que ce soit la raison du moindre mépris de Nietzsche vis-à-vis des juifs, et que sa haine vise surtout le Christ et les anarchistes.

La remarque de Nietzsche n'a rien d'ailleurs d'extra-lucide en ce qui concerne le christianisme, puisqu'un lecteur moyen et honnête du Nouveau Testament pourra y lire partout le mépris exprimé par le Christ de toutes les institutions les plus temporelles, du mariage aux funérailles en passant par la fiscalité, jusqu'aux institutions politique et religieuse elles-mêmes. Mieux, on voit le Christ s'opposer brutalement à l'instinct de ses apôtres qui les ramène à la puissance : désir de gloire ou réaction de violence physique de Pierre, notamment. Sans doute une lecture un peu plus attentive est-elle requise pour comprendre que, de tous les « forfaits » commis par le Christ, l'acte le plus subversif ou antisocial est son mépris de la mort. Aucun système moral ne peut s'en passer, ni par conséquent de clergé d'aucune sorte, chargé de le faire respecter. Bien que la loi natu-relle vise le meilleur équilibre politique ou social, elle recèle une pulsion macabre.

On fait croire à l'individu dans un tel système qu'il est un sujet de droit, à travers diverses manifestations mystiques, alors qu'il n'y a, en droit, que des objets. Ce tour de passe-passe est certainement le biais par où l'anthropologie et la puissance publique s'érodent le plus.

Si le diagnostic de Nietzsche est juste d'un christianisme opérant un renversement des effets de la puissance publique, en revanche l'étude psychologique du christianisme, qui ne l'est pas du tout, lui fait commettre un certain nombre d'erreurs d'appréciation. Ainsi il n'y a pas de volonté de destruction du monde à proprement parler dans le christianisme ou l'anarchie, mais l'effort pour s'en affranchir. Du moins en ce qui concerne l'anarchie, il faut être assez naïf comme Ben Laden pour ne pas voir que sa tactique est utopique, propre à servir autant au renforcement de la puissance qu'à l'anéantir.

Prolongeant ultérieurement ce dialogue, nous verrons comment la religion de paysan de F. Nietzsche a pu s'imposer dans le monde moderne capitaliste, largement coupé de la nature.


15:10 Publié dans Fauchon la Culture ! | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : homère, eschyle, sophocle, simone weil, nietzsche, anarchie, juif, chrétien, christ, ben laden | | |

Commentaires

Avant de parler des erreurs de Nietzsche, il serait bon de le comprendre.

Pour le traiter de "moraliste", il faut vraiment n'avoir rien compris.
Idem pour le national-socialisme ; Nietzsche n'a eu de cesse de cracher sur le nationalisme (ainsi que sur le socialisme marxiste, dont il avait prédit les dérives).

De même, vous n'avez visiblement rien compris au concept de volonté de puissance. Relisez-en la définition. Elle n'a rien à voir avec une quelconque domination etc...
Idem, c'est quand même marrant de lui attribuer un culte des héros. Nietzsche était nihiliste. Il écrit dans Ecce Homo à propos du surhumain :
"D'autres bêtes à cornes savantes, à cause de ce mot, m'ont suspecté de darwinisme ; on a même voulu y retrouver le culte des héros de ce grand faux monnayeur inconscient qu'était Carlyre, ce culte que j'ai si malicieusement rejeté".


En bref, faut lire un peu plus sérieusement, au lieu de chercher à tout pris dans le bouquin ce que vous voulez y trouver.
C'est pas chez Nietzsche que vous trouverez des trucs concernant le capitalisme ou la politique. Nietzsche écrivait sur l'individu, pour l'individu.
C'est pas un philosophe qui a une théorie sur la façon dont il faut voir le monde ; cette question là, il la jette aux oubliettes en quelques lignes qui en gros traitent Platon, Descarte et Kant d'idiots.
Sa théorie porte sur la façon dont l'individu doit se construire pour pouvoir vivre pleinement.
C'est de la philosophie personnelle, pas politique.

Écrit par : Ryuujin | 22/04/2011

- Je relève dans mon article plusieurs points de convergence entre Nietzsche et le fachisme : haine de l'anarchie, du christianisme et de l'anarchie, boucs émissaires du déclin de la civilisation. On est bien là sur le plan politique et non personnel.
- Il est vrai qu'il y a un aspect existentialiste ou de morale personnelle chez Nietzsche ; c'est à la fois l'aspect le plus naïf et le plus nocif. Croire qu'on peut sur le plan de la morale échapper au mouvement de masse politique est inepte.
- A partir du constat que la morale libérale ou physiocratique n'a pas d'autre vocation que celle d'organiser la société, Nietzsche et Marx tirent deux conclusions opposées ; le premier qu'il faut inventer une nouvelle morale, moins cynique ; le second que les physiocrates anglais ont raison - la morale n'est rien d'autre qu'un mode de comportement parfaitement relatif à l'état économique d'une nation -, par conséquent il n'y a rien à attendre en termes de liberté de la morale.
- Lénine a plus utilement que Nietzsche reconnu qu'un communisme (le sien) inapte à détruire l'Etat, est un échec. Pour Marx rien n'est plus destructeur des valeurs politique ou de l'Etat, des mondes virtuels, que la vérité. Nietzsche prône au contraire la civilisation, le mensonge et le masque : il vit et meurt dans l'enfer du monde, courant après la jouissance, comme les rats ou les gosses des bourgeois de Hamelin courent après le joueur de pipeau. La société réclame des victimes tel que Nietzsche.

Écrit par : Télémax | 23/04/2011

Bonjour, bravo pour nous faire partager ce document complet. Je ne suis pas tout à fait enaccord avec ce que tu avances et notamment avec ta position. Dans tous les cas, c'est généralement très plaisant d'avoir une approche et tranché, c'est comme ça que les choses avancent. Néanmoins, je reste heureuse d'avoir pu lire ce post ainsi j'en mesure l'ensemble. Je reviendrai consulter les nouveaux posts et même, si mes capacitées le permettent, tenter m'inpliquer avec ma véritable contribution. Bye.

Écrit par : Marion | 23/05/2011

- Au lieu de la quête de pureté morale de Nietzsche, typique aussi de la culture fachiste ou républicaine, culture et génétique étant deux notions quasiment superposables, K. Marx propose le dédain de la morale. Le déni de la réalité et le goût du rêve fachiste (très féminins) favorisent d'ailleurs le cynisme des élites capitalistes.
- Il est si visible que la philosophie de Nietzsche est le produit du folklore allemand chrétien, qu'un des derniers chef religieux à s'obstiner dans la quête de pureté morale n'est autre que Benoît XVI (dont le public est d'ailleurs très féminisé). De façon assez stupéfiante puisque le discours sur la civilisation et la modernité que tient Nietzsche est bel et bien, du point de vue évangélique, celui de l'antéchrist. Paul de Tarse, ennemi juré de Nietzsche, enseigne aux Hébreux nouvellement convertis au christianisme le même mépris de la morale que Marx, bien avant lui.
- Ce qui ne tient pas debout non plus chez Nietzsche, c'est son antisémitisme, son antichristianisme et son anti-anarchisme. Là encore, c'est le diagnostic historique de Marx qui est juste : la capacité des institutions républicaines à s'autodétruire est le facteur le plus efficace de destruction de ces institutions, non pas les juifs, les chrétiens ou les anarchistes, aussi éloignés soient-ils de la loi morale naturelle ou autre foutaise ésotérique.

Écrit par : Télémax | 24/05/2011

Les commentaires sont fermés.

 
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