Avertir le modérateur

23/04/2011

Les Causeurs de Merde

Editorial du n°23 de "Au Trou !?" par Bardamor

« Un homme qui va voir une prostituée apporte son soutien à la traite des êtres humains. », selon Guy Geoffroy, rapporteur UMP de la mission parlementaire sur la prostitution.forain.jpg

Plutôt surprenant de voir un député de droite remettre à la mode l’idéal de réforme féministe de Charles Fourier (1772-1837). Celui-ci imputait à l'organisation bourgeoise de la famille les ravages de la prostitution. Mais, tandis que l'organisation bourgeoise de la famille a vécu, la prostitution demeure. Elle est sans doute l'aspect de la condition des femmes le plus scandaleux, une majorité de « travailleurs du sexe » étant des femmes. (...)


A moins que M. Geoffroy n’ait souhaité rendre un hommage indirect au caricaturiste J.-L. Forain (1852-1931) ? Celui-ci peignit en effet maquereaux et clients des bordels d’un trait noir sordide, à l’opposé du « porno-chic » de Madame Figaro aujourd’hui, invitation à se délecter de la maigre chair façonnée par Karl Lagerfeld.

L'instant de surprise passé, penchons-nous sur l'activité gouvernementale, relayée par la presse, qui consiste à animer des débats de société : « Pour ou contre le tchador ? », « Quelle quadrature de l'Identité française ? » « Légaliser ou pas le cannabis ? », « Pénaliser la prostituée ou son client ? », j’en passe, et de meilleures.

L'astuce du président Sarkozy est d'avoir nommé bon nombre de ministres spécialement affectés à cette tâche, faisant ainsi preuve d'une meilleure compréhension de la politique moderne et de sa logique publicitaire. Au stade économique dit « tertiaire », postérieur à celui de la « lutte des classes », les divisions politiques sont largement sentimentales, bien plus une question de goûts que d'intérêts réellement divergents ; non pas que l'intérêt économique s’est évanoui, mais il est efficacement conservé par les principaux partis libéraux en Europe, auxquels il est techniquement impossible que les rênes du pouvoir échappent.

Dans ce cadre, il est nécessaire de nourrir les préoccupations existentielles de la majeure partie des consommateurs, qui reste éloignée de l'exercice économique ou politique du pouvoir.

Plus fin lettré que notre président, G. Apollinaire n’hésita pas à qualifier la publicité de « poésie moderne ». En effet le terme grec « poïésis » définit l’ouvrage ou le produit. Avant l’ère industrielle, les poètes chantaient surtout la gloire des productions et phénomènes de la Nature. Le barde moderne célèbre quant à lui les productions sociales ou humaines ; la puissance technocratique se substitue à la Nature dans le rôle de grand démiurge, dans les limites posées par le chaos ou la catastrophe naturelle.

Par ailleurs l’esthétique républicaine ou nazie la plus raffinée (de G.W.F. Hegel) s’achève sur la consécration de la poésie comme l’art ultime. L’idéologie adjacente de la « fin de l’histoire » peut aussi bien être perçue comme un motif publicitaire que poétique, teinté de mélancolie, tel qu’il transpire aussi de l’utopie hitlérienne. La publicité a un arrière-plan macabre plus diffus que la poésie, mais cependant persistant.

Du point de vue historique, le caractère de narcissisme extrême de l’idéologie hégélienne la rend presque cocasse. On trouve chez le poète latin Lucrèce une telle conception éthique de l’histoire, cent fois moins oiseuse que la logorrhée hégélienne, qui dit à peu près : « Après moi, le déluge. » Cet inconscient collectif d’où naît l’impression pour le citoyen qu’il est un acteur de l’histoire, l’incite à l’abnégation.

Au centre de ces débats de société, logiquement se retrouvent des questions sociales, c'est-à-dire religieuses ou culturelles, auxquelles l’anarchiste n'accordera que peu d’intérêt. Questions de mode vestimentaire, de consommation de drogue, de sexualité...

On voit qu'une société ou une religion donnée se justifie par l'apparence, de façon superficielle. Ainsi le principe est posé que le vêtement féminin occidental traduit un mode de vie plus libre, sans que la moindre preuve soit fournie de la liberté plus grande des femmes autorisées à jouer de leur sex appeal.

C'est en outre un point de vue typiquement religieux ou socialiste de croire ou faire croire qu'il peut y avoir, dans telle ou telle attitude morale, une liberté plus grande que dans une autre. La religion ou le socialisme n’envisage concrètement la liberté que sous la forme du carnaval et du masque. Pour le reste ce ne sont que des vœux pieux.

 

Ces débats sociétés ont aussi la particularité de jeter en pâture des questions sociales on ne peut plus secondaires. Les mêmes rhéteurs libéraux qui fustigent la réaction nationaliste de Zemmour, Le Pen, Mélanchon et Cie, sont les derniers à s'offusquer que les débats de sociétés provoqués chaque semaine dans leurs médias n'ont aucun sens au stade du village mondial et de mécanismes économiques gigantesques, échappant au contrôle du gouvernement français. Le débat sur la prostitution est significatif à cet égard, puisqu'elle a très largement été délocalisée avec ses ravages dans les pays d'Europe de l'Est et du tiers-monde ; les travailleuses du sexe françaises sont désormais le plus souvent à leur compte ou exercent leur activité dans l'industrie pornographique. Une sorte de « safe-prostitution » coupée de la réalité de l'esclavage sexuel.

Plutôt que de sanctionner la prostituée ou son client, il conviendrait de s'en prendre plutôt aux facteurs stimulant la frustration sexuelle en général. C. Fourier pointe du doigt le mode d'organisation familial bourgeois de son temps. La contrainte persiste derrière une organisation adaptée au libre-échangisme économique international. F

L'utopie de la part de Fourier consiste à vouloir rétablir l'antique prostitution sacrée dans un régime économique moderne qui empêche plus que jamais d'atteindre l’équilibre dans les rapports de forces sociales. Autrement dit Fourier oublie de se demander si l’érotisme n’est pas voué à combler une certaine frustration physique. Au plan politique on constate combien l’érotisme de la croissance fait office de point de perspective moral.

L'accélération du mouvement politique au cours des derniers siècles permet aussi de comprendre que l'idéal de stabilité ou d'équilibre social est illusoire, tout autant que la volonté de « rétropédalage » ou de retour au « statu quo ante ». Pour ça il faudrait inventer un désir qui ne soit pas conquérant. C’est-à-dire inverser le cours de la physique. L’idéal de pureté morale fachiste ou nietzschéen fait croire qu’une telle inversion est possible. Mais c’est une conception puérile qui ne repose sur aucune biologie sérieuse ; loin d’entamer la physiocratie capitaliste, elle la renforce en instillant une variété de crétinisme libéral dans les esprits les moins directement intéressés à l’exploitation capitaliste.

Politique, morale et religion ne sont que des trous à rats.

09:01 Publié dans Bardamor edito | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fanzine, anarchiste, au trou, satirique, caricature, presse, dessin, bernard henri levy, libye, journal | | |

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu