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22/07/2011

Le Paradoxe amoureux

Je tombe un peu par hasard sur un essai de Pascal Bruckner, "Le Paradoxe amoureux". Il semble que toute la philosophie libérale - mieux vaut dire "psychologie", pour indiquer la faible portée intellectuelle du libéralisme -, est dorénavant focalisée sur les relations amoureuses, de Luc Ferry à Michel Onfray, en passant par Eric Zemmour, Vincent Cespédès, sans oublier Houellebecq, dont le principal motif littéraire me paraît l'amour contrarié pour sa mère, qui l'empêche d'assigner à sa libido un but idéal. Les contrariétés de Houellebecq sont celles de l'amour "gay", en quelque sorte.

Il est devenu si évident que l'idéologie libérale "part du ventre" (et y retourne), qu'on peut voir dans le magazine "50 millions de consommateurs" la version pragmatique de toutes ces hypothèses sentimentales, badigeonnées tantôt d'athéisme hédoniste, de sado-masochisme, de féminisme, de bouddhisme, d'épicurisme, quand ce n'est pas carrément de christianisme ou de marxisme. Ce tableau de Courbet, "La Quadrature du Con", fournit au thème libéral une illustration qui a le mérite d'être concise.

J'ouvre la thèse, donc, et je me demande d'emblée comment son auteur va s'y prendre pour faire passer la passion amoureuse pour un mobile occidental, quand elle traduit, de l'aveu même des prêcheurs romantiques les plus fameux, un goût oriental ? (Dernièrement je voyais encore à la télévision le bonze Matthieu Ricard, patenôtre ridicule, tenter de faire passer les sentiments humains pour de l'altruisme véritable.) Précisons au passage que, l'âge aidant, P. Bruckner comme son compère Luc Ferry prône une libido plus raisonnable, une passion moins excessive. On imagine bien qu'ils ne consomment plus que de jeunes pousses de soja soigneusement sélectionnées.

Eh bien, Bruckner s'y prend de la façon la plus grossière, habituelle aux libéraux, sur le mode de "plus c'est gros, plus ça passe". C'est la faute au communisme et au christianisme, selon Bruckner, si l'Occident est sous l'emprise de l'hystérie sexuelle et amoureuse. Et toc ! Rien à voir, comme on pourrait plutôt croire, avec la puissante incitation de la publicité à la consommation, ciment le plus solide des régimes libéraux depuis cinquante ans. Moi qui croyais qu'on pouvait définir le mouvement libertin de Mai 68 comme un simple renouvellement du discours publicitaire, vainqueur d'un gaullisme pépère et mal adapté aux nouvelles méthodes de "management" ?

Sérieusement il vaut mieux voir que, pour dérégler la consommation, c'est-à-dire en faire un but et non plus seulement un mode d'alimentation banal, et sacrifier ainsi la jouissance à la morale d'une manière qui revient au puritanisme, la publicité accomplit le voeu de Nietzsche de "purification de la morale". Formule un peu énigmatique qu'il convient d'expliquer : la publicité travestit, notamment à l'aide du rêve et du sentimentalisme, des comportements sociaux, la consommation alimentaire ou sexuelle, les plus banals, voire cyniques, puisque résultant largement de la compétitivité ou des atouts de chacun.

Nietzsche a la franchise d'admettre que cette religion (la publicité est devenue de fait la principale justification morale et politique, à tel point qu'il n'y a plus aucun politicien qui ne se soumette à ses codes) est la plus éloignée du christianisme et du communisme, doctrines hostiles à toutes les formules morales, parce qu'elles sont les principales sources d'aveuglement, bien qu'elles ont pour effet de rassurer ou consoler leurs adeptes.

C'est le libéralisme le collectivisme ou le totalitarisme le plus dangereux, qui parvient à faire croire à chacun à l'aide de moyens de propagande démesurés qu'il est libre de son destin, perfectionnant ainsi les formules antérieures de la tyrannie, qui passaient par la contrainte physique. On peut noter que la mécanique sentimentale et onirique employée par les publicitaires, l'humour étant la dernière étincelle d'intelligence concédée à des veaux qu'on mène ainsi à l'abattoir, cette mécanique est celle-là même qui anime la rhétorique patriotique ou nationaliste des dictatures les plus sanguinaires. En berne le drapeau européen pour la simple raison que la consommation et la publicité le sont aussi, principaux supports réels du nationalisme des élites européennes.

Une citation ou deux émerge de l'essai de P. Bruckner, mais elles ne sont pas de lui. Une Anglo-saxonne discerne dans la pornographie ou l'art érotique un goût du néant identique à celui présent dans le nazisme. Il est vrai que pour le pornocrate, tant qu'il y a du sexe, il y a de l'espoir, et dès lors qu'on le prive de son objet de prédilection, il devient furieux et se fait plus carnassier.

 

16:10 Publié dans L'Odeur du Danemark | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : paradoxe amoureux, pascal bruckner | | |

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