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08/01/2014

L'Année de la Quenelle

La crise économique est la première responsable de l'affaire Dieudonné et de ses répercussions au point de devenir une affaire d'Etat. Elle a un effet de révélateur sur lesdites "valeurs républicaines" invoquées à tout bout de champ, faisant apparaître la République française pour ce qu'elle est surtout : un système d'exploitation, dont le crédit se rétrécit comme une peau de chagrin.

La société civile et ses représentants sont ainsi entraînés à la surenchère idéologique, se saisissant du cas de Dieudonné comme d'autres, jusqu'à susciter parfois le trouble à l'ordre public. C'est le cas des mesures contre le voile islamique, qui incitent de jeunes musulmanes à défendre leur conscience religieuse, excitent contre l'Etat, alors même que ce dernier se montre incapable de résoudre de véritables atteintes à l'ordre public.

Relativement marginal, Dieudonné s'est retrouvé sur le devant de la scène en raison de sa mise en cause exceptionnelle par le ministre de l'Intérieur dans des meetings politiques. On peut penser que Manuel Valls met ici en oeuvre une tactique destinée à servir son ambition personnelle. Il reprend en effet à son compte le combat moral "antifachiste", spécialité d'une extrême-gauche très critique à l'égard d'un gouvernement "social-traître", à qui il coupe ainsi l'herbe sous les pieds ; par ailleurs la gauche libérale se renforce électoralement du succès du FN, ce que "l'antifachisme" est très largement destiné à masquer. Alors que l'affaire Léonarda avait fait soupçonner le ministre de racisme, le voici à la veille d'échéances électorales en parangon de l'antiracisme.

Dans l'ensemble les Français sont peu dupes des manoeuvres de diversion du gouvernement en place, mais les tirs de batterie de l'artillerie lourde médiatique peuvent faire la différence sur le plan électoral en impressionnant et intimidant le grand public. L'artillerie lourde et non la "liberté d'expression", dont se gargarisent habituellement les médias, au point de s'identifier à elle, comme jadis un monarque puissant s'identifia à l'Etat.

Dieudonné et ses partisans ont d'ailleurs pour principe de répéter, à côté de la "quenelle" à quoi ils sont réduits, que la démocratie n'est qu'une illusion. Ce constat, tiré par un politologue sur un plateau de télévision, d'une Constitution de 1958 délibérément monarchique, voire que le suffrage universel n'est qu'une vieille ruse populiste, ce type de propos lorsqu'il est tenu par un comique populaire dans les milieux populaires, devient soudain sulfureux.

De même l'assignation d'un cadre légal à la "liberté d'expression" indique les références, si ce n'est nazies, du moins staliniennes, de ceux qui invoquent cette limite. Or le régime soviétique n'est pas moins criminel que le régime nazi. La guerre froide entre les deux blocs occidentaux prolonge d'ailleurs plusieurs siècles de guerres coloniales, et a provoqué dans les pays tiers des dommages d'une ampleur considérable.

Que penser d'intellectuels qui affirment publiquement à la télévision qu'il est trop tôt, cinquante ans après, pour que la lumière soit faite sur la guerre d'Algérie ? Si ce n'est qu'ils posent le principe de la censure et de la négation de la liberté d'expression.

Si le cadre légal s'était imposé aux philosophes des Lumières, il n'y aurait pas eu, bien sûr, de philosophie des Lumières. La rupture est bien sûr complète entre la République et ses valeurs, d'une part, et la philosophie des Lumières de l'autre. Le peu de conformité de la loi Gayssot avec la philosophie des Lumières, par exemple, est une évidence. Ces deux belles devises, réputées "de gauche" : "Il est interdit d'interdire." et "Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'à la mort pour que vous ayez le droit de le dire.", bien sûr Dieudonné a beau jeu de souligner qu'elle ne s'applique pas au nègre qu'il est, mais seulement aux négriers.

L'affaire Dieudonné pourrait avoir l'effet d'une onde de choc au sein de la gauche française, à moyen terme, même si l'humoriste y compte pour le moment beaucoup plus de détracteurs. La gauche a de fait en charge la définition de l'ordre moral, rebaptisé "éthique" afin de dissimuler précisément cette tradition cléricale, et le caractère essentiellement "judéo-chrétien" de cette morale ; or la crise, encore elle, fait apparaître plus que jamais le service rendu par les professeurs d'éthique moderne aux systèmes d'exploitation capitalistes.

Si Dieudonné représente un trouble à l'ordre public, qu'en est-il alors dans ce cas de très nombreux acteurs économiques, affranchis de toute tutelle et de toute prudence, y compris au plus haut niveau de l'Etat ? Les spectacles de Dieudonné n'ont pas causé d'atteinte majeure à l'ordre public. Si à l'avenir de tels débordements ou des émeutes se produisaient, on serait fondé à les imputer à des provocations policières, ou plus exactement des provocations du ministre de l'Intérieur lui-même, surenchérissant ici largement sur un fameux précédent "de droite".

A qui profite l'éthique moderne "judéo-chrétienne" exactement ? Voilà ce que certains militants de gauche désintéressés, parmi les plus jeunes, peuvent être amenés à se demander, qui ont parfois déjà le sentiment d'avoir été cocufiés. "Parmi les plus jeunes", parce que c'est sans doute parmi les plus jeunes qu'est répandue cette conviction exprimée par Dieudonné d'un "système d'exploitation", non pas humaniste mais cynique.

- L'affaire Dieudonné est sans doute aussi une date marquante dans la concurrence entre les médias traditionnels et internet. Les dissidents qui parviennent à se faire entendre, en dépit des moyens de répression légaux, l'ont toujours pu grâce à la ruse ou des moyens nouveaux d'expression. Internet est ici le principal atout de Dieudonné. Internet rend la censure de Dieudonné et ses partisans difficile, voire son élimination physique, suivant une méthode devant laquelle aucun régime républicain n'a jamais reculé.

- Bien entendu, les rafles et déportations de juifs furent le fait d'un appareil d'Etat républicain, soutenu par des entreprises industrielles, et non de quelque humoriste prétendument antisémite. Les diverses opérations de repentance, qu'elles émanent de l'Eglise catholique ou des autorités républicaines françaises, non seulement n'engagent pas Dieudonné, mais leur tartufferie et l'opération de blanchiment de la société civile française en quoi ces repentances consistent, mettent bien plus mal à l'aise que les provocations de Dieudonné. Les penseurs d'origine juive qui se sont opposé à cette mise en avant de la souffrance des victimes juives (Simone Weil), sont d'ailleurs censurés, quand ils ne sont pas carrément accusés d'antisémitisme.

- Qui du ministre ou de l'humoriste remportera le bras-de-fer ? N'y aura-t-il pas cinquante Dieudonné demain ? En attendant Dieudonné réplique en vidéo, et ses sketchs font un carton, justifiant aux yeux de certains l'emploi des méthodes de la République populaire de Chine ou de Corée, dont le rédacteur en chef de "L'Express" Christophe Barbier, et le nouveau bâtonnier de Paris Pierre-Olivier Sur (!), qui préconise l'incarcération.


Dans une interview à BFM-TV, contre-filmée afin d'éviter la censure, où le jeune journaliste de service ne montre pas d'agressivité, Alain Soral apporte un soutien argumenté à Dieudonné.

- Quelques commentaires : Soral ne dit pas assez nettement que le problème du totalitarisme est le problème de la démocratie, c'est-à-dire le principe du partage égalitaire du pouvoir et de la liberté. En leur temps, F. Nietzsche aussi bien que K. Marx, bien qu'en partant de points de vue opposés, ont souligné l'aspect de ruse juridique du principe égalitaire. Il ne peut fonder qu'un état de droit mensonger selon Nietzsche ; Marx démontre pour sa part qu'il ne peut être un objectif scientifique ou politique.

Ce principe contraint en effet l'oligarchie qui exerce le pouvoir réel à des ruses et des fictions, à un mensonge extraordinaire, supplétif de la violence. Les minorités, juive, homosexuelle, nord-africaine ou autre ne sont montées en épingle qu'en raison d'un calcul électoral ; la "victimisation" ne vient pas des victimes, mais consiste dans un processus de séduction électorale.

- D'autre part Soral ne met pas assez l'accent sur le fait que la question israélienne est liée au colonialisme : ce n'est pas une "question juive" ; autrement dit, sans le soutien militaire des Etats-Unis, Israël ne serait rien ; le soutien des Etats-Unis n'est certainement pas inconditionnel - aucune nation n'accorde son soutien à un pays plus faible s'il n'y trouve un intérêt quelconque, en l'occurrence stratégique. Sous prétexte de défendre Israël, c'est un droit d'ingérence permanent sur la scène internationale que s'octroient les Etats-Unis, c'est-à-dire l'occasion de pratiquer le colonialisme. Israël est quasiment une nation-prétexte - aucun texte spirituel juif ne permet de fonder un Etat juif, pratiquement allié de la première nation ploutocratique. L'Etat d'Israël est obligé de faire taire les rabbins qui le disent. Les textes sacrés juifs, comme les textes sacrés chrétiens, d'ailleurs, proscrivent le culte identitaire ou nationaliste.

- Autrement dit, quand beaucoup de religions paysannes traditionnelles permettaient de fonder une culture, le judaïsme ou le christianisme ne le permettent pas ; cette impossibilité culturelle, c'est-à-dire l'impossibilité de légitimer le pouvoir politique par le moyen habituel d'une philosophie naturelle, est LA clef du totalitarisme occidental. Elle n'est représentée à l'heure actuelle que de manière anecdotique ou secondaire par le pacte passé entre Israël et les Etats-Unis, et les moyens de propagande extraordinaire dont les élites dirigeantes de ces nations disposent.

- L'approche sociologique et conceptuelle de Soral est limitée, ne serait-ce que parce qu'elle écarte d'emblée la théologie ou la compréhension des religions comme moyens de comprendre l'histoire.

- Enfin, la France n'est pas "le pays de Descartes". La référence à Molière et à son humour est certainement beaucoup plus juste. D'abord parce que Descartes est Allemand, ensuite parce que c'est un faux-cul, tertio parce que le rationalisme cartésien est un rationalisme mathématique ou algébrique propice à l'élaboration d'idéaux totalitaires. S'il y a très peu de penseurs ou d'artistes français à croire qu'une démocratie "réelle" soit possible, c'est largement dû à l'esprit concret des Français, anticartésien. Voltaire est plus français, qui s'en prend à Descartes et à la science-fiction. La référence à Descartes est bonne pour un technocrate, et non un dissident.

15:00 Publié dans Ecran Total | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : dieudonné, quenelle, christophe barbier, batonnier, pierre-olivier sur, alain soral, bfm | | |

Commentaires

La concurrence entre le net et les médias traditionnels a commencé lors du référendum pour la constitution européenne. Je me souviens avoir allumé France Inter pour la chronique de Stéphane Paoli et Bernard Guetta, dans le seul but de rire de bon matin. Il fallait les entendre pérorer, cachant difficilement leur colère de ne plus être les prescripteurs du peuple. Un peu à la manière des toubibs regrettant le bon temps où le malade, dévot et penaud devant un curé de la très sainte science, ne quémandait rien de plus qu'un sermon et une pénitence médicamenteuse.

La manière avec laquelle se comportent les médias est une corroboration de l'intégralité de la critique et de la satire produites par Soral et Dieudonné, sur ces mêmes médias. Néanmoins, comme dit dans l'article, Soral a tort d'invoquer Descartes. Il faut qu'il sache que sur les forums et plates-formes virtuelles, bien plus agressifs envers lui sont les petits adeptes de Descartes(essentiellement profs) que les contradicteurs favorables à Israël. Le scienteux se sent proche du journaleux de par sa qualité de clerc moderne.

Au-delà, je n'ai aucune idée concernant la sincérité du duo de vilains. Si pour Dieudonné, le désir de revanche d'avoir été berné se mêle à la volonté de faire prospérer une activité risquée mais à clientèle captive, chez Soral, j'ai du mal à piger les ressorts. Il faut dire que le bonhomme n'est pas exempt de contradictions, passant d'une critique quasi Célinienne du militarisme à la harangue des corps constitués. Vous me direz qu'il fait, simplement, de la politique... Mais, même cela, je n'en suis pas convaincu.

Écrit par : macp | 11/01/2014

L'Education nationale pèse plus lourd dans le totalitarisme à la française que le pacte fachiste américano-israélien, nous sommes d'accord là-dessus.
Le corps enseignant constitué, animé par des idéaux staliniens, a déposé les armes face aux élites industrielles et bancaires, exactement comme la Russie soviétique a plié devant la concurrence capitaliste. La meilleure preuve en est que la gauche, largement anti-américaine naguère, est devenue plus pro-américaine que la droite libérale.

- Entre un ex-militant d'Occident comme Alain Madelin et un ex-militant trotstkiste comme Jospin, il n'y a quasiment aucune différence, ce sont devenus des larbins : sous couvert de mûrissement, ils ont épousé un pragmatisme qui n'en est pas un, puisque l'économie capitaliste est essentiellement fondée sur le rêve et des rapports de forces sournois.

- En ce qui concerne Dieudonné, il fait son boulot d'humoriste, qui consiste à déranger l'ordre moral établi. Je dirais que Soral est à mi-chemin entre la démarche critique scientifique et la démarche volontariste politique : c'est un moyen terme caractéristique de la philosophie des Lumières, qui remettent en cause l'état de droit tyrannique (moins tyrannique que le nôtre en matière de liberté d'expression, comme cela est probable historiquement), au nom de la science. Les philosophes des Lumières ont fait voler l'éthique religieuse catholique romaine en éclat en apportant la preuve que celle-ci était dépourvue de fondement évangélique. Ce "moyen terme" est insuffisant du point de vue chrétien pour lequel le volontarisme politique est nécessairement satanique et représenté comme tel dans la mythologie chrétienne.
L'anthropologie judéo-chrétienne combattue par Dieudonné et Soral a cette propriété de n'avoir aucun lien avec le judaïsme ou les évangiles chrétiens : ce phénomène n'est explicable que par la science la moins mondaine.

Écrit par : Bardamor | 11/01/2014

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