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03/06/2014

Le Diable et le Front national

Le diable est une notion cruciale sur le plan religieux ; autrement dit, une question socialewabzine,anarchiste,au trou,diable,fn majeure. Sans diable, c'est-à-dire une incarnation du mal au sens large, pas de société. Et le diable n'est pas une spécialité ou une invention chrétienne, comme certains le croient. Pluton, associé à la fois à la mort et à la richesse, traduisait le sens néfaste de la mort et de la richesse dans la culture de vie antique.

Ainsi quand le tartufe Hollande déclare ne pas aimer l'argent, ce qui est plutôt gonflé quand on dirige un gouvernement dont la comptabilité est l'activité principale, seul un ignare verra dans cette envolée lyrique une remarque "judéo-chrétienne". Ou bien quand le tartufe Le Pen (vu sa fortune personnelle) fustige la "ploutocratie", là encore on peut le croire plus nietzschéen (= néo-païen) que "chrétien".

Au demeurant, les intellectuels démocrates-chrétiens ne parlent jamais du diable et ont même plutôt tendance à réhabiliter Judas Iscariote.

Entrons maintenant dans le vif du sujet, venons-en à la diabolisation du FN dans une société laïque où la croyance en dieu ou au diable est en principe attribuée à des cultures désuètes, comme l'islam ou les religions intégristes, c'est-à-dire toutes les religions qui interdisent aux femmes de s'habiller comme des putes suivant la mode libérale.

D'abord il faut dire que la diabolisation du FN suffit peut-être à expliquer que de nombreux jeunes gens votent pour lui, en particulier quand ils sont de sexe masculin. L'instabilité sociale est presque toujours causée par cette partie de la population, et la société s'est toujours efforcée de trouver un exutoire à leur excédent de vitalité (pas seulement les bordels et les stades de foot). L'historien spécialiste du moyen-âge Georges Duby démontre ainsi que ce fut largement le rôle dévolu aux croisades, de contrecarrer les nuisances causées par la fougue des jeune seigneurs de guerre au sein des seigneuries européennes, incités à se mettre au service d'une cause lointaine. D'autres études ont montré qu'une sorte de culte satanique avait cours au sein de ces ordres religieux militaires "croisés". (...) 


Il y a dans le fait de contredire la morale publique et d'enfreindre les lois morales auxquelles se conforment ses parents quelque-chose d'enivrant et qui procure le sentiment de liberté. En Mai 68, l'infraction consista pour les jeunes gens à adopter de nouvelles positions sexuelles plus scabreuses que celles de leurs parents - maintenant que la capote anglaise est devenue un symbole de moralité au même titre que le crucifix jadis, le sexe a moins de rapport avec le tabou qu'avec la règle ou la prescription. Au Japon, qui détient la palme en matière d'innovation sexuelle, il y a même des mouvements de plus en plus nombreux qui déclarent que la sexualité est le truc le plus ringard qui soit.

*

Sur la méthode de diabolisation elle-même, il convient de rappeler cette ancienne analogie faite par Charles Péguy entre l'instituteur républicain et le curé catholique. Marx et Engels confirment d'ailleurs sur de nombreux points essentiels que les valeurs républicaines ne font que prolonger les valeurs catholiques. La lecture de L. Feuerbach les a ainsi averti que l'athéisme moderne n'est autre que le perfectionnement ultime de la morale chrétienne.

Cette analogie soulignée par Charles Péguy entre le curé et l'instituteur (on pourrait aussi évoquer le "psy" dans des milieux plus bourgeois), il convient de l'actualiser pour tenir compte de la dépréciation du rôle de l'instituteur à son tour, environ depuis la Libération, dépréciation qui coïncide avec l'avènement du journaliste et le bouleversement économique de la désindustrialisation. L'industrie a en effet démodé le prêtre catholique et sa morale destinée au monde rural, et l'économie dite "tertiaire" a démodé à son tour l'instituteur.

Chacune de ces variations religieuses (un observateur attentif comme Marx relève que le catholicisme romain est plus lié au monde paysan qu'il ne l'est à une spiritualité spécifique) a proposé une "formule du diable". Comme on célèbre cette année la déclaration de guerre de 1914, souvenons-nous que la formule laïque républicaine a beaucoup servi dans la propagande française à peindre le soldat allemand sous les traits du diable. L'épreuve du feu est d'ailleurs souvent pour le soldat -on le voit avec L.-F. Céline-, quand il ne bascule pas dans la folie, l'occasion pour le soldat de découvrir l'hypocrisie ou la relativité de la morale publique.

Le Front national est donc un diable sorti du poste de télé, au sens où la presse française, écrite et télévisuelle, a fabriqué de toutes pièces ce qui ressemble à un culte dionysiaque ou un exutoire : le FN et son leader charismatique. La droite libérale ne manque pas de souligner, d'ailleurs, la connivence du PS avec le Front national, dont on sait d'ailleurs que les dirigeants (Mitterrand et Le Pen) en coulisse se serraient la main. Mais, outre que la connivence inverse entre l'extrême-gauche et la droite, plus ancienne encore, pourrait être rappelée, il est plus exact de signaler la connivence de la presse et du Front national, car la presse ne joue qu'un rôle électoral officieux.

On peut trouver paradoxal que la presse ait inventé le diable, et qu'en même temps elle ne cesse d'agiter cet épouvantail. Mais c'est très exactement l'attitude commune du clergé vis-à-vis du diable. Il ne peut pas s'en passer pour exister ; autrement dit la dénonciation du FN contribue largement à l'honorabilité de la presse française. Certains éditorialistes s'avèrent, à cet égard, de véritables exorcistes (cf. Jean-François Kahn et ses moulinets rhétoriques). Les repentis du Front national, que leur motivation soit sincère ou politicienne, sont accueillis comme des enfants prodigues et leurs péchés leur sont remis.

On relève d'ailleurs cette caractéristique de la morale occidentale moderne qu'elle est, contrairement à la morale antique que je mentionnais au début de cette note, "à géométrie variable", ce qui implique une conception évolutive du diable. Hier le juif a pu faire office de bouc émissaire, aujourd'hui il est devenu synonyme de vertu, sans qu'on sache très bien, d'ailleurs, dans un cas comme dans l'autre, ce que le mot juif signifie.

Si ce n'est l'équité, du moins l'équilibre de la morale païenne antique tient à ce qu'elle est une morale naturelle, incitative au mépris de la mort. Sa représentation du mal n'est pas (ou elle l'est moins) soumise à l'arbitraire du clergé. L'arbitraire de la morale moderne occidentale a déjà été signalée par plusieurs penseurs majeurs comme la cause principale de la barbarie moderne.

Autrement dit, si le Front national n'avait pas existé, il aurait fallu l'inventer. La question de la dédiabolisation du FN permet de le comprendre. Du point de vue de la société civile française, c'est-à-dire de la culture et de la morale dominantes, la dédiabolisation n'est pas souhaitable dans la mesure où elle permet de présenter le projet européen, par exemple, comme un idéal d'avenir, heureux et pacifique, en l'absence de toute preuve historique, de toute démonstration scientifique. A n'en pas douter le FN est un parti populiste, puisque sa puissance vient surtout de son usage génial, bien que limité, des médias. Jean-Marie Le Pen a joué à merveille le rôle de celui qui n'a pas peur des tabous et des exorcismes.

En revanche, il est parfaitement faux de faire du seul populisme la cause de la barbarie occidentale. Cela reviendrait à occulter, par exemple, dans le cas du FN, qu'il n'est pour rien dans la mise en place des instruments qui ont fait son succès, à l'exception du talent de tribun de son chef.

Mais du point de vue du Front national, la dédiabolisation n'est sans doute rien moins que très compliquée à organiser, puisqu'elle requiert les qualités inverses qui ont fait le succès du FN jusqu'ici, à moins d'ignorer que la "diabolisation" a été le principal facteur de son succès, notamment auprès des jeunes. Seule Marine Le Pen a vraiment intérêt à cette dédiabolisation compliquée, qui reviendrait à "tuer le père", comme disent les psys. Elle incarnerait ainsi le type de la femme moderne par excellence. Si elle réussissait à accomplir la gageure de rendre le FN consensuel, aussitôt il deviendrait indispensable de susciter un nouveau parti du diable.

Si la plupart des explications historiques de Nietzsche sont fausses, de même que sa psychologie du christianisme, en revanche son propos sur la "mort de dieu" et la coïncidence de cette disparition avec le christianisme est exact ; à condition d'en comprendre le sens exact, qui est celui de l'invention de dieu par l'homme dans les temps modernes, qui aboutit au paradoxe d'une ferveur religieuse plus intense de l'Occident, en même temps qu'à l'athéisme ou au brouillage complet de la notion de dieu comme de la notion de science. 

Télémax

14:35 Publié dans L'Odeur du Danemark | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : wabzine, anarchiste, au trou, diable, fn | | |

Commentaires

Bonjour Télémax !


La notion de diable est, pour moi, corrélatif de la logique (binaire) d'Aristote. Comme l'erreur est corrélative à la pensée rigoureuse.

ton blog, réputé anarchiste, m'interpelle d'autant plus que je sors de la mouvance FA-CNT-toto et tutti quanti...j'en sors déçu par les protagonistes, y compris par moi-même.

Alors lire des pensées non stéréotypées fait du bien.

Peut-être commettras tu l'erreur de viser mon propre blog. J'ai "viré yoga" comme on dit en totoïdie...et même beaucoup plus que ça...puisque j'ai renoué, à ma façon, avec les "racines chrétiennes" de la république rad-soc et de l'athéisme en général.

J'essaye de faire un retour aux sources spirituelles comme propédeutique à l'impossible réalisation anarchiste, selon une perpective historique allant du pré-chrétien (chamanico-yoguique....) à l'anti-chrétien moderniste et au présent nettement messianique et apocalyptique.

Pour ce qui est du diable, je me suis occupé de la démonstration de l'existence nécessaire de DIEU, par le célèbre logicien Kurt Gödel et en ai déduit pas mal de choses, notamment l'inexistence essentielle du Diable. Le prédicat existe logiquement mais l'existence nécessaire est tout aussi logiquement impossible. Elle ne peut qu'être contingente.

sur la preuve ontologique de Gödel :

http://angoulmois.hautetfort.com/archive/2014/05/07/la-preuve-ontologique-de-l-existence-de-dieu-par-kurt-godel-5364154.html

sur le diable et les démons :
http://angoulmois.hautetfort.com/archive/2014/05/26/le-diable-selon-godel-5377960.html

Merci de ton blog.

Écrit par : eric | 11/06/2014

- Nietzsche, qui avait en haine les anarchistes, a énoncé que le christianisme est essentiellement anarchiste. Beaucoup de chrétiens et d'anarchistes ignorent pourquoi, n'ayant pas été initiés au christianisme comme Nietzsche l'a été dans son enfance. Beaucoup de chrétiens confondent la culture chrétienne avec le christianisme authentique anticulturel, ce qui revient à peu près à confondre le régime soviétique avec la critique marxiste.
- Nietzsche ne dit pas toujours vrai à propos du christianisme, mais il est incontestable qu'on ne peut fonder un ordre moral sur le christianisme (ou le judaïsme).
- Le christianisme envisage Satan, non pas comme le principe du mal, mais comme le principe du bien et du mal.
- Très largement, comme je l'ai expliqué ailleurs, l'athéisme moderne est le produit de l'éthique judéo-chrétienne. Plus rares sont les athées qui sont athées à la manière de Nietzsche, c'est-à-dire sataniste, ne niant pas dieu mais se référant à un principe divin païen, antérieur à l'ère chrétienne.
- Il existe plusieurs théoriciens de la convergence du christianisme et du paganisme : non seulement Guénon, mais aussi le psychanalyste Carl Jung : ils peuvent faire illusion tant qu'ils s'en tiennent à des rapprochements et analogies sur le plan culturel (démontrer que les cathédrales gothiques sont de l'art païen), mais leur thèse ne peut s'appuyer sur la Bible, où Satan apparaît nettement, comme un principe très différent de la notion éthique courante.

Écrit par : Télémax | 11/06/2014

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