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14/07/2014

Rêveuse bourgeoisie

Je sursaute chaque fois qu'un représentant de la bourgeoisie se fait un devoir de faire l'apologie de la "civilisation" ; il faut toute la force de persuasion de l'instruction civique et des instructeurs civiques pour faire oublier à quel point le régime bourgeois est lié à la décadence dans tous les domaines - aussi bien moral, qu'artistique ou politique, et probablement scientifique. Si la bourgeoisie est une notion aussi difficile à définir, c'est précisément parce que la fortune de cette catégorie sociale intermédiaire est liée à l'effritement progressif de la civilisation, ou peut-être même à une impossibilité typiquement occidentale de parvenir à la stabilité politique et économique que la notion de "civilisation" implique en principe.

En l'occurrence Edouard Balladur, puisqu'il s'agit de lui, cherche sans doute, vu l'état de délabrement de l'économie bourgeoise capitaliste, à faire diversion en parlant de civilisation et de morale. L'ex-Premier ministre donne cette semaine une interview au "Figaro magazine", dont la teneur permet de sentir à peu près ce que ce que cet idéologue entend par "civilisation". Rappelons que, du point scientifique, historique notamment, le concept de "civilisation" est un concept fragile et peu applicable à la société moderne.

"L'on voit resurgir l'alliance objective de l'extrême droite et de l'extrême gauche, la même qui, au XIXe siècle, a vu se conjuguer contre l'idéologie des Lumières la commune hostilité du prolétariat naissant et de la droite conservatrice traditionnelle et religieuse... Nous revivons tout cela ! Louis de Bonald et Karl Marx réunis se retrouvent aujourd'hui, au-delà des habillages intellectuels, dans les discours du Front national et de l'extrême gauche." E.B. (...)


En fait "d'alliance objective", il y en a deux, et elles sont électorales. Il s'agit de l'alliance du FN et du PS, d'une part, et de l'alliance de la droite dite "libérale" à laquelle M. Balladur appartient, et de l'extrême-gauche syndicaliste. Aucune de ces deux "convergences d'intérêts électoraux" caractéristiques de la France d'après-guerre n'est venue enrayer la marche de l'économie capitaliste, synonyme pour M. Balladur de civilisation. L'invocation mystique de la philosophie des Lumières par M. Balladur est faite pour cacher la réalité d'un pouvoir oligarchique bourgeois et industriel sans rapport direct avec la philosophie des Lumières.

Les arguments de choc contre le projet de consortium technocratique européen cher à M. Balladur et ses sponsors ne sont pas venus du FN ou de l'extrême gauche surtout, ils sont venus de l'échec de ce processus technocratique d'abord, faisant apparaître les malversations des acteurs de ce processus, confirmant le pronostic marxiste d'un capitalisme autodestructeur, suivant un processus analogue au processus physiologique.

C'est donc d'abord de l'impasse dans laquelle les élites libérales, se prévalant d'une vague "idéologie des Lumières" ont conduit la France, que vient le besoin des Français de se tourner vers des critiques aussi différents que Louis de Bonald ou Karl Marx, et de se détourner du catéchisme libéral. Plutôt que le complot populiste dénoncé par M. Balladur aux lecteurs du "Figaro Magazine", sans doute plutôt âgés et impressionnables, on observe une méfiance de plus en plus générale des Français vis-à-vis des "pouvoirs consacrés", presse et médias compris. Il paraît logique, face à un personnel politique dont on a le sentiment qu'il est aussi responsable que l'état-major du "Titanic", d'essayer de sonder les causes de cette irresponsabilité. "Les peuples intelligents ne se laissent pas gouverner facilement" dit un sage antique dont le but n'était pas, comme M. Balladur, de se contenter de singer la sagesse et la prudence politique. Il y a probablement, au-delà de la méfiance générale, un sentiment de malaise chez une petite minorité de Français, actifs sur le plan critique, face à une organisation du pouvoir technocratique de plus en plus tentaculaire. Ce sentiment de malaise n'a pas beaucoup de rapport avec l'extrême gauche et l'extrême droite, c'est-à-dire l'organisation partisane des institutions politiques.

Cependant, encore une fois, l'intérêt pour la critique du capitalisme et des valeurs bourgeoises n'est pas ce qui les fait vaciller, et le risque de révolution se situe bien plus dans les contrées où des esclaves suent sang et eau pour alimenter les marchés occidentaux en biens de consommation à bas prix.

"(...) nous n'avons pas fini de subir les conséquences de Mai 1968 : on n'a jamais rien proclamé de plus scandaleux que "il est interdit d'interdire", autrement dit la fin de la civilisation." E.B.

Ici on bascule dans le grand n'importe quoi idéologique, puisque les "changements sociétaux", suivant le modèle américain, avec l'argument de la "liberté sexuelle" à l'arrière-plan, dans lesquels M. Balladur voit une cause d'ébranlement institutionnel ou de décadence, sont caractéristiques de l'évolution bourgeoise de la société, dont M. Balladur vante les mérites en termes de civilisation. Un des principaux idéologues du mouvement de Mai 1968 a même décrit Nicolas Sarkozy, poulain de M. Balladur, comme le produit de Mai 68. On imagine mal un parti réactionnaire ou un parti prolétarien réclamer le mariage gay ; pour un humaniste, et Karl Marx se veut tel, la sexualité n'est absolument pas pure du rapport de domination et de soumission que l'on retrouve dans le travail. Le régime nazi n'est pas le seul à faire l'éloge du travail en tant qu'instrument de libération ; la bourgeoisie libérale fait de même, et parler de libération sexuelle revient à la même stratégie. Seules des "associations de consommateurs" peuvent présenter les "changements de société" comme un progrès réel. Effectivement la pensée réactionnaire a en commun avec la critique marxiste de caractériser les métamorphoses de la société bourgeoise, non comme un réel progrès, mais comme un glissement progressif vers le totalitarisme. Les génocides accomplis récemment par les nations bourgeoises au nom de leurs intérêts respectifs ont d'ailleurs confirmé ces critiques qui se rejoignent sur le point de considérer l'idéologie bourgeoise libérale comme un "anti-humanisme" (selon la critique marxiste) ou une "culture de mort" (du point de vue réactionnaire). Très largement, l'avantage que possède encore l'idéologie libérale de M. Balladur sur ces critiques est un avantage en terme de propagande et de censure. Inconsistante sur le plan critique, l'idéologie libérale s'appuie entièrement sur le réflexe conditionné (pour qu'un individu se laisse conduire par son instinct, il faut qu'il ait été conditionné culturellement à ne pas se conduire avec plus de prudence, de maîtrise ou d'esprit critique).

De plus, si la civilisation pose en principe des limites, principalement d'ordre naturel ou écologique, la civilisation pose aussi, selon le terme du slogan humoristique de Mai 1968, des limites à la morale et au pouvoir d'interdire. Autrement dit, puritanisme et civilisation ne sont pas forcément liés, comme semble croire M. Balladur. A tout prendre, le slogan républicain, tout aussi paradoxal mais moins humoristique : "Pas de liberté pour les ennemis de la liberté.", est beaucoup plus barbare et choquant, y compris quand on se réclame de "l'idéologie des Lumières". Rien ne prouve que la société moderne d'après-guerre soit une société particulièrement "permissive". Seule la caste de propriétaires représentés par M. Balladur éprouve un sentiment subjectif d'inquiétude - mais quel propriétaire ne craint d'être dépossédé, conduisant sa vie selon l'instinct de peur ?

22:28 Publié dans L'Odeur du Danemark | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : webzine, anarchiste, au trou | | |

Commentaires

vous êtes dur avec ce brave balladur. Vous êtes dur mais vous avez raison. Et puis cet enfoiré n'est pas brave du tout ! Merci et continuez !

Écrit par : G Firmin | 14/09/2014

Ils publient n'importe quoi dans "Le Figaro" aux frais d'un trafiquant d'armes, et ils baptisent ça "civilisation".

Écrit par : Télémax | 15/09/2014

Les commentaires sont fermés.

 
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