Avertir le modérateur

12/08/2014

L'Auguste Chevènement

Jean-Pierre Chevènement fait partie de ces augustes républicains rangés des affaires et qui peuvent ainsi se vouer entièrement au catéchisme républicain. Celui-ci consiste à faire gober le plus largement possible que, si la République apparaît de plus en plus comme un régime mafieux, la cause en est accidentelle : en principe, la République et ses valeurs seraient pures (surtout la propriété, cela va sans dire). Cet effort prolonge celui des ecclésiastiques catholiques de l'Ancien régime, consistant à justifier l'Eglise comme une personne pure, en dépit de l'évidente corruption de ses principaux actionnaires.

Les tentatives de J.-P. Chevènement de fonder les valeurs républicaines dans l'histoire sont parfaitement ridicules. Le but de l'historien véritable (Shakespeare, Marx) est de dévoiler les fictions religieuses sur lesquelles reposent nécessairement les "valeurs éthiques" ; ainsi la remarque selon laquelle "la propriété, c'est le vol", est-elle largement incluse dans le point de vue historique.

J.-P. Chevènement s'efforce dans une interview récente donnée au "Figaro magazine" (8-9 août 2014)de restaurer l'image de marque du "nationalisme", selon lui altérée par diverses doctrines politiques courants de pensée, que J.-P. Chevènement en idéologue imprécis définit vaguement comme une sorte d'anarcho-capitalisme. L'idéologie de J.-P. Chevènement se présente comme un lepénisme modéré ; cette idéologie se veut sans doute un trait d'union entre l'extrême-droite et l'extrême-gauche. (...)


Quelques contrevérités grossières à propos de la nation/du nationalisme :

- d'abord l'idée que le "nationalisme est une maladie de la nation", pur jésuitisme afin de blanchir les nations du mobile guerrier, ou plus exactement de la guerre totale, avec lequel l'échelon politique national coïncide. Si J.-P. Chevènement veut faire croire que l'identité nationale française ne s'est pas forgée avant tout dans la guerre, dans ce cas il devrait proposer d'abandonner la "Marseillaise" pour un cantique moins belliqueux. Ici il faut dire que la philosophie des Lumières n'est pas une philosophie nationaliste - la vocation scientifique de la philosophie des Lumières empêche la caution d'une telle culture mystique. L'excitation du sentiment national fut bien une nécessité militaire au service de la révolution bourgeoise. Le nationalisme ne date pas en outre de la Terreur exercée par les conventionnels français et de la résistance aux armées étrangères coalisées contre la France : le XVIIe siècle est un moment essentiel de l'évolution nationaliste, en raison des efforts de la monarchie en matière de centralisation. Contrairement à ce que J.-P. Chevènement prétend, la nation française n'est nullement une spécificité républicaine, elle correspond bien plutôt à une évolution bourgeoise, entamée avant l'avènement de la République. Les "valeurs républicaines" n'ont jamais constitué un obstacle pour les intérêts des élites bourgeoises libérales.

S'il y a une maladie, un prurit de la nation, il est dans l'argument mystique nationaliste, bien plus que dans la guerre elle-même. Mais il n'y a pas de nation sans mystique nationaliste. Probablement la crise religieuse nationaliste à laquelle J.-P. Chevènement fait allusion vient surtout de la défaite de la France face à l'Allemagne en 1940, maquillée en victoire et en Libération ensuite par les gaullistes et le parti communiste, d'une manière dont peu de Français furent réellement dupes, malgré la censure.

- "Le colonialisme, que je distingue de la colonisation, était haïssable. Mais si la colonisation, depuis le XVIe siècle, a été un processus violent, elle a aussi unifié la planète." Ici, outre la réitération du jésuitisme qui permet de distinguer la colonisation du colonialisme, alors même que le mobile de la conquête et du profit est le plus évident, J.-P. Chevènement verse dans le déni de la réalité avec son observation d'une "planète plus unifiée", pure pétition de principe. Ce qui est observable, c'est une uniformisation de la culture à l'échelle planétaire, loin d'aller dans le sens de l'unification, puisque l'activité économique est la principale cause de cette uniformisation. L'histoire du XXe siècle des nations est émaillée de guerres à l'échelle de la planète et de génocides, dont l'enjeu est notoirement colonial. Les efforts de l'Italie et de l'Allemagne pour briser le cercle des intérêts coloniaux britanniques et français sont bien connus.

Qu'elle soit chevènementiste ou lepéniste, excitée par le ressentiment contre des institutions européennes actuellement "à court de solution", l'apologie du nationalisme passe par l'ignorance de ce qu'il est, et notamment que l'européisme est le "nec plus ultra" du nationalisme, son prolongement et non sa condamnation. Ce que les élites européistes condamnent, c'est le "statu quo", l'attachement à des frontières caduques et étriquées, mais elles le font au profit d'un mobile de conquête économique, mobile essentiel du nationalisme. C'est bien un idéal nationaliste qui, peu ou prou, a conduit Napoléon-Bonaparte à entraîner la France dans l'aventure la plus sanglante de son histoire, et la pire du point de vue nationaliste en principe, puisqu'elle a définitivement mis fin à la France en tant que nation dominante. Autrement dit, la mystique nationaliste ne s'oppose pas à celle de l'empire.

Si le nationalisme chevènementiste ou lepéniste à tendance à s'opposer comme une idée populiste de la nation contre un programme nationaliste européen élitiste, cela permet encore d'en discerner la débilité, car il n'y a pas de mouvement nationaliste populaire dans l'histoire : tous ont été conduits par des élites, prenant souvent prétexte d'une situation de crise ou de guerre pour contourner les principes démocratiques dont la République ou le marxisme-léninisme (= nationalisme russe) est censé relever.

- "Suivons l'exemple des Etats-Unis, nation métisse mais sûre de ses valeurs." On est en droit d'ironiser ici, et de suspecter que J.-P. Chevènement est un homme politique normal, à savoir parfaitement insincère et versé surtout dans la démagogie.

On peut en effet soupçonner le dollar d'être la seule valeur qui transcende réellement les diverses communautés aux Etats-Unis, toutes les autres relevant de la propagande religieuse, en particulier le séduisant métissage. J.-P. Chevènement devrait savoir que les Etats-Unis ne sont pas si "sûrs de leurs valeurs" qu'ils ne doivent de temps à autre dépêcher quelque corps expéditionnaire afin de renforcer la sécurité de leurs puits de pétrole et autres gisements d'uranium ou de gaz, se débarrassant parfois au passage de leurs anciens alliés et clients.

La loi de la plus forte nation sera toujours la meilleure, et ce qui provoque la nausée dans les propos de J.-P. Chevènement, outre le maquillage forcené de l'histoire sanglante des nations, c'est la tartuferie qui consiste à faire passer le nationalisme pour une sorte d'humanisme.

Bardamor

18:17 Publié dans L'Odeur du Danemark | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nationalisme, jean-pierre chevènement, le figaro | | |

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu